« Ensemble, il y a de belles choses à construire »

Malory Charles, trente-deux ans, est aujourd’hui vice-présidente de l'Association Départementale d'Entraide des Personnes Accueillies en Protection de l'Enfance (ADEPAPE) en Seine-et-Marne. D’aussi loin qu’elle se souvienne, elle a vécu auprès d’une famille d’accueil aimante qui lui a permis de pouvoir entreprendre un projet professionnel à son image. Depuis lors, elle prend plaisir à porter son aide aux personnes qui en ont besoin ; plus qu’une simple fonction, elle en a fait sa passion.



« Notre parcours de vie impacte notre profession future »


Trois ans. C’est à trois ans que Malory quitte sa famille biologique monoparentale pour rejoindre une famille d’accueil. Sans qu’elle ne le sache, cette famille l’accompagnera tout le long de son enfance et ce, jusqu’à son adolescence ; et même encore maintenant.


Un peu comme l’aînée d’une famille, elle a été la première enfant accueillie. « C’est assez déstabilisant au début », me confie Malory. En effet, les changements pour les enfants, même s’ils sont petits et les souvenirs encore flous, sont toujours compliqués. Du haut de ces trois années, ce changement, bien que lointain, a été bouleversant pour elle. Bien heureusement, la famille ne logeait qu’à cinq minutes en voiture de son père et cela lui laissait la possibilité de le revoir. Toutefois, la proximité ne fait pas tout. Changer de milieu de vie n’est jamais chose facile. L’on croit que c’est temporaire, l’on croit que c’est passager, l’on croit que c’est certainement un mauvais rêve ; rien de plus. Or, voilà, cette famille d’accueil devient notre maison et notre cocon ; le choix s’impose à nous, dans notre intérêt. De ses trois à ses vingt-et-un ans, Malory est restée avec la même famille. Elle me décrit une famille aimante et bienveillante, soucieuse et à l’écoute qui l’a aidée dans sa construction. Tout simplement, elle était considérée comme leur propre fille.


S’adapter ne se fait pas en quelques heures ou quelques jours. Il a fallu plusieurs semaines pour se faire à ce nouveau milieu qui devenait son nouveau chez-elle. Tout d’abord, Malory a été très silencieuse, préférant observer le monde autour d’elle et comprendre ce qu’il se passait plutôt que de laisser exprimer ses émotions et ressentis. Ensuite, est venue la phase de rencontres et de relations. Il s’agissait à présent de faire connaissance, de s’exprimer et de faire confiance, d’accepter cette situation, de comprendre que cela a été fait dans son intérêt. La rencontre avec la famille rapprochée et élargie certes, mais également les amis. Il leur fallait expliquer pourquoi cette famille était sa famille, pourquoi ils n’avaient pas la même couleur de peau, pourquoi elle vivait avec eux. « Ça n’a jamais été chose facile » m'indique-t-elle. Puis, vient aussi le dur moment de l’adolescence. Beaucoup de questions ont trotté dans sa tête, beaucoup de frustrations, de procédures aussi et bien sûr de la pression. Pourquoi de la frustration ? Puisque pour pouvoir sortir avec ses amis, il fallait une autorisation de son éducateur. Pourquoi de la pression ? Puisque la fin de la prise en charge arrivait à grand pas, dix-huit ans en général, vingt-et-un pour elle. Malgré ces divers obstacles, sa famille de cœur lui a offert un cadre et un rythme de vie important, une considération qui lui a permis de s’épanouir et de trouver sa voie professionnelle. Cette famille lui a apporté de l’amour, des moments familiaux vitaux pour un développement sain et bien sûr des repères temporels. En outre, Malory m’a fait part d’une information que beaucoup de personnes ont tendance à oublier. « Il y a la famille d’accueil qui joue un rôle essentiel, mais aussi ses enfants, c’est très important. Ses enfants biologiques m’ont acceptée et considérée comme leur sœur, et je serai toujours reconnaissante ».


Soutenue par la famille qui l’a accueillie pendant dix-huit ans, Malory a pu réfléchir à son projet professionnel. Son seul mot d’ordre : « travailler dur à l’école pour m’en sortir ». Elle ne pouvait pas se reposer sur ses acquis. Elle voulait apprendre, elle voulait réussir. Et c’est ce qu’elle a fait. Grâce à un contrat jeune majeur qui a été étendu jusqu’à ses vingt-et-un ans, elle a pu bénéficier d’une prise en charge supplémentaire. En effet, la fin de la prise en charge de l’enfant confié s’arrête à ses dix-huit ans. Passée cette date, ils sont livrés à eux-mêmes et doivent être autonomes, même si les éducateurs font leur maximum pour s’assurer de la cohérence du projet de vie. À ses vingt-et-un ans, bien que sa famille lui a proposé de rester avec elle, Malory a décidé de louer un appartement chez un particulier afin de gagner en autonomie. Voulant devenir psychologue, elle a changé de voie en optant pour l’alternance. Après avoir obtenu un BTS assistant manager, une licence manager ressources humaines et un master en organisation des ressources humaines et relations sociales, la jeune femme, maintenant maman d’un petit garçon, souhaite se former au coaching. En plus, d’être vice-présidente de l’ADAPAPE, une fédération nationale avec une mission d’utilité publique, elle est, depuis peu, auto-entrepreneure dans le domaine de la protection de l’enfance. Elle souhaite maintenant aider et conseiller les professionnels de ce domaine.


Bref, cette maman s’est inspirée de son parcours de vie pour dessiner sa vie future : aider les personnes dans le milieu de la protection de l’enfance, que ce soit les familles, les enfants ou bien les professionnels, comme on l’a aidée par le passé.



« Plus juste pour les enfants, plus aidant pour les professionnels »


À la question de savoir ce qu’est la protection de l’enfance, Malory a insisté sur la dimension de l’enfant ; il est au centre, mais pas que. En effet, il n’est pas le seul acteur. La protection de l’enfance est un sujet important qui regroupe plusieurs intervenants : les enfants bien sûr, mais aussi le milieu judiciaire, les familles biologiques et d’accueil, les éducateurs, les assistants, etc. Pourtant, même si le système est noble, son action est très, voire trop, souvent urgente. De plus, une problématique demeure, le manque cruel de logements disponibles pour les jeunes à la fin de la prise en charge. Le contrôle des familles d’accueil est aussi une lacune. Malory relativise ses propos : « quand les moyens sont mis à disposition, il est performant, nécessaire et vital ». Bien sûr, la perfection n’existe pas ; mais l’amélioration oui.


Ce système indispensable a besoin de renouveau. Il a besoin de s’adapter avec les problématiques actuelles à l’instar de la précarité dont font face certaines familles, ou bien les comportements violents amplifiés depuis la crise sanitaire. En outre, une autre évolution possible pourrait concerner le délai de l’action : pourquoi ne pas agir en amont au lieu d’attendre le placement ? Passionnée par le sujet, la jeune maman propose plusieurs idées constructives que je détaille ci-après. Bien heureusement, nous nous devons d’être optimistes, la protection de l’enfance est en train de changer, et ce grâce aux différents témoignages et à son ouverture plus grande par le biais des réseaux sociaux notamment.


Voici quelques points d’amélioration qu’a proposé Malory :

  1. Un contrôle plus accru pour s’assurer que le contrat passé entre la famille d’accueil, la famille biologique et l’enfant soit respecté, un contrôle aussi pour s’assurer que l’enfant soit confié dans une bonne famille et un autre pour évaluer son comportement. De plus, il serait intéressant qu’il y en ait un qui permette de vérifier que ce soit bien les professionnels qui interviennent dans un sujet précis comme une infirmière qui vient bien apporter le soin médical ;

  2. Plus de moyens pour les professions de la protection de l’enfance. En effet, après que la jeune femme se soit entretenue avec des intervenants, elle constate que « certains professionnels s’investissent énormément et sont inquiets quant à l’avenir du jeune » ;

  3. Mieux préparer les jeunes qui arrivent à la fin du dispositif par le biais d’interventions qui viseront à leur expliquer les démarches administratives auxquelles ils doivent faire face, la gestion de leur budget, leur autonomie future et où s’orienter en cas de problème de santé par exemple ;

  4. Plus de prévention et de collaborations entre associations départementales comme le font l’ADAPAPE et l’Observatoire départemental de la protection de l'enfance (ODPE) de la Seine-et-Marne. La collaboration est essentielle pour apporter plus de soutien, de moyens et de visibilité ;

  5. Une communication plus limpide et moins taboue. Il serait, en effet, intéressant d’aider les familles à discuter et à communiquer, partager les expériences et croiser les histoires, bonnes comme mauvaises, pour qu’un lien de confiance puisse se tisser entre les pairs. En un mot, aller au-delà du bénévolat et discuter ensemble, être une oreille et une épaule pour l’autre en difficulté ou bien un esprit qui l’aidera dans sa vie future ;

  6. De l’innovation pour penser différemment. Tout n’est pas acquis, mais il serait envisageable de laisser place à l’innovation en testant des projets à petite échelle comme un retour sur expérience qui peut être bénéfique ;

  7. Un des points les plus primordiaux serait de porter à la connaissance des enfants les droits qu’ils possèdent, en plus de leurs devoirs. En effet, il manque un professionnel du droit pour apporter un éclairage sur ce que peut, ou ne peut pas, faire l’enfant. Les droits sont aussi importants que les devoirs, ne l’oublions pas.

Tout cela nécessite plus de moyens financiers bien entendu, mais le système est sur la bonne voie. Il ne faut en aucun cas le négliger. Confiée dès ses trois ans, Malory est reconnaissante d’avoir rencontré cette si belle famille. Elle remercie aussi le système de la protection de l’enfance car même s’il doit être amélioré, il est vital et a toute sa place et son importance en France ; il représente une chance que certains tendent à oublier. Elle souhaite que soit aussi transmis l’affection et la bienveillance à chaque étape afin de rassurer l’enfant pris au dépourvu.


« Je veux que soit apportée une sécurité là où la famille n'est pas, je souhaiterai que ce système soit plus juste pour l’enfant et plus aidant pour les professionnels », ajoute Malory. En tout cas, ensemble, il y a de belles choses à construire et ce n’est que le début d’un long chemin.



69 vues1 commentaire